Nadejda.

Nadejda.
Le Marquis s'adosse à la grille et fait signe à Kaliayev de poursuivre le récit. Celui-ci a ôté son veston et s'est assis en tailleur à côté des deux enfants. Il allume une de ses minces cigarettes et s'éclaircit la voix :

« J'étais alors Capitaine du Nadejda, un superbe navire battant pavillon noir. Mon équipage bigarré se composait d'hommes rudes mais loyaux, bagarreurs mais non sanguinaires, ivrognes mais fiers, pilleurs mais honnêtes et tous étaient avant tout d'excellents marins. Le Nadejda traversa la terrible tempête sans accros et lorsque le vent retomba, lorsque les éclaires se retirèrent du ciel, lorsque la mer rappela ses déferlantes, il hissa ses voiles ruisselantes d'écumes et, imperturbable, poursuivi sa route. La grisaille de l'aube recouvrait la mer de sa chape et lui prêtait des tons d'acier lorsque la cloche sonna son alarme étouffée.

« Un homme à la mer ! » cria un gabiers et courant vers la proue. L'avant du bateau déchirait la brume et contre les flancs de notre coque venaient cogner des planches et des barils. A tribord, un homme en effet nous faisait signe. C'était un vieux noir emmitouflé dans des bandes de tissus, un bras pendant mollement le long de son maigre buste. Il agitait l'autre dans notre direction et son geste, avait quelque chose d'étrange. Ce n'était pas l'appel au secours d'un homme transit qui émerge de son désespoir comme si souvent j'en avais vu. Non, cet homme là semblait nous faire signe par obligeance, il agitait la main sans conviction, avec un air de prodigieux ennuis, comme on se plie par politesse à un usage.

Nous réduisîmes notre vitesse et l'équipage penché par-dessus bord, brandissant vers le vide leur lanternes sourdes, lui jetèrent des cordages. Une fois à bord, il nous remercia tranquillement et ses propos badins et guindés, prononcés d'un ton égal juraient avec les tremblements qui agitaient ses membres, avec ses traits tirés par l'épuisement, avec son visage tendus par la soif. Juraient aussi, cet éducation aristocratique qu'il semblait avoir reçu et cet accent créole qu'il pliait jusqu'au point de rupture dans la gaine du langage courtois.

Tandis qu'il étanchait sa soiffe et s'enroulait dans des couvertures sèches, il me raconta sommairement comment les esclaves s'étaient révoltés et comment cette révolte leur avait été fatale. Etonnement, il ne s'identifiait pas aux esclaves mais décrivait les scènes comme s'il n'en avait été que le spectateur impartial. Je lui en fis la remarque. « Oh, j'avais oublié, pardonnez moi ! » s'exclama t-il et, avec un lambeau de son vêtement, il se frotta le front et les joues. Peu à peu, des endroits plus clairs apparurent et finalement, la peinture noire laissa place à une peau rougie mais blanche. Il ôta le nez et les lèvres qu'il s'était modelés et arracha la masse de cheveux crépus qui surplombait son crâne. Les marins qui avaient regagné leur poste lorgnaient d'un ½il stupéfait le vieillard muer. Enfin il se tourna vers moi et abandonnant son accent créole, s'excusa de nouveau cependant que perçait un léger sourire, sous les croutes de peinture qui subsistaient ça et là. « Juhan de Sdeil » se présentât-il finalement en mimant une révérence guindée et il s'accouda nonchalamment au bastingage. »

# Posté le lundi 26 octobre 2009 10:06

Où l'histoire change à nouveau de narrateur.

« Je ne comprend rien, Juhan : je te parle de toi et tu me montre ce vieux noir. Ton histoire est une fable, profère C'hwipper. »


La fillette acquiesce, ses grands yeux dévorant le visage du Marquis. Celui-ci à un pâle sourire, son regard voilé s'attarde sur les deux enfants puis se perd dans les profondeurs de l'allée. Passé la grille, les arbres forment au dessus du sentier une voute sombre. Plus loin encore ce n'est qu'un décor imprécis, amas de feuillages, de toits indécis, de routes mystérieuses.

Soudain ses yeux rejettent leurs chimères et se remplissent d'un éclat froid. Une silhouette se dessine au bout de l'allée et avance lentement vers la grille. Le Marquis frissonne, ses doigts enserrent les barreaux de fer, s'y cramponnent. Puis il se reprend, ses mains quittent la grille, il se recule de quelques pas. En quelques secondes, toute trace d'étonnement a disparue de son visage, ne reste plus qu'une élégante indifférence et une politesse affectée.

Sa main lisse machinalement son jabot, il redresse son haut de forme et un sourire froid éclaire son visage tandis que le visiteur s'accoude nonchalamment à la grille.

« Kaliayev ! s'exclame t-il, mais sa voix à cette nuance particulière, où la courtoisie se mêle à la sécheresse.

- Ravi de te revoir, cher Marquis. »

Un instant les deux hommes se mesurent du regard. Leur visage pâles restent indifférents mais leurs yeux brillent d'une lueur indéfinissable. Enfin, ils ébauchent en même temps un sourire rigide, inclinent légèrement la tête et vont pour parler :

« Tu n'aurais jamais... »

Les deux voix inflexibles se mêlent et les intonations affables se brouillent. Les deux hommes se fixent à nouveau, leur regard s'accroche pour ne plus se lâcher. Leurs mâchoires se crispent et puis soudain, un tic agite leurs lèvres serrées et tout deux partent d'un grand éclat de rire et tombent dans les bras de l'autre.

Aussi brusquement qu'il avait commencé, le Marquis s'arrête de rire, repousse Kaliayev et lui assène un violent coup droit au menton. L'autre a à peine tourné la tête sous le choc, il grimace et réplique de même. Le Marquis n'a pas cherché à esquiver le coup, pas plus que Kaliayev il n'a bronché. Et alors que leur visage enflent et bleuissent, ils repartent d'un même rire franc.

« Et bien quoi, Juhan, croyais tu donc pouvoir raconter seul cette histoire là ? »

# Posté le dimanche 04 octobre 2009 09:00

Quelques souvenirs.

Quelques souvenirs.
Le Marquis a rejoint les deux enfants près de la grille, ceux-ci sont assis dans l'allée de gravier et, accoudés contre les motifs de fer forgé, ils se chuchotent des histoires. Soudain, C'hwipper interrompe son éclat de rire et pose sur le Marquis des yeux interrogateurs.

« Alors Juhan, ton histoire ?


La fillette cesse son babillage et tourne, elle aussi, son regard enfantin vers le Marquis. Leur visage exprime une vive curiosité, mais une curiosité qui n'a pas cette teinte habituelle de naïveté : leurs traits restent étrangement sérieux et leurs yeux brillants sont graves.

« MayMay est morte sur le voilier qui devait vous emmener en Armorique, jusqu'à ton...père, entame C'hwipper.


- Oui, MayMay est morte, reprend le Marquis, sur le voilier qui devait nous emmener en Armorique. Le voyage n'en était qu'à son commencement, nous longions alors les côtes d'Amérique du Sud et devions faire une courte escale dans un petit port espagnol. Là-bas, je réalisais que la marchandise que nous transportions ne servait en réalité qu'à masquer un autre commerce, bien moins reluisant. Le capitaine devina sans doute les protestations que je m'apprêtais à lui faire et, pressentant quelques complications il me fit mettre aux fers tout le temps que dura l'escale. De la cale sombre j'entendais les craquements des pas sur le pont, le piétinement des hommes, les bruits des chaines et, recouvrant ce martellement, les cris sauvages des esclaves qu'on entassait. Lorsque le négrier eu reprit la mer, je recouvris la liberté, surveillé toujours d'un ½il méfiant pas les matelots et le bosco. »

Le Marquis s'arrêta ses mains effleuraient la grille et parcouraient, au travers des scènes gravée dans le fer, un lambeau de son passé.

« Un des marins descendit un jour dans l'entrepont avec son couteau accroché à la ceinture. Plusieurs fois par jours, un ou plusieurs hommes allaient ainsi s'amuser avec les quelques négresses que le manque de nourriture et d'hygiène et les mauvais traitements avaient épargnées. Je le regardai s'enfoncer dans l'ombre noire de l'infâme prison. Lorsqu'il fut descendu à mi-corps, les femmes habituellement inertes s'agitèrent et un bruit de chaine s'éleva sur le pont balayé d'embruns. Il remonta quelques instants plus tard, un sourire satisfait étalé sur son visage aux traits épais. La nuit suivante les cales fourmillèrent et au fur et à mesure que l'espoir renaissait dans le c½ur des esclaves y grandissait également la haine. La révolte eu lieu le lendemain, les esclaves envahirent le pont qui aussitôt se couvrit d'écarlate. Quelques coups de feu furent tirés par le capitaine et le second, mais restèrent bien inutiles face au furieux désir de liberté qu'aiguillonnait une haine féroce et justifiée. Les esclaves eurent tôt fait de jeter l'équipage par-dessus bord et de s'emparer du navire. L'eau se colora de rouge et requins et albatros se partagèrent le festin. L'équipage nouvellement formé n'avait guère sa place sur les planches bercées de roulis et, incapables d'autre chose que ramasser le coton et faire les travaux ingrats, ils jetèrent le voilier dans les flots grondants de l'Atlantique. A la première tempête les voiles tendues par les vents trop forts entrainèrent le grand mat par le fond. La coque craqua et les canons mal attachés finirent de la détruire et écrasèrent les quelques noirs assez fous pour avoir tentés de maitriser les masses indomptables. La barre abandonnée tourna seule dans les vagues qui déferlaient sur le pont et le navire dressa contre les vagues puissantes sont flanc ébréché. Il se coucha sur les flots, chavirant les hommes, se redressa sous l'impulsion d'une vague plus forte puis retomba dans des creux des dix mètres. Et répondant au mugissement des flots, aux craquements du voilier, au grondement du tonnerre, s'élevaient les prières des hommes. Et les lèvres qui les disaient n'étaient plus celles des esclaves agonisant et ce n'étaient plus la voix des hommes que cette mélopée créole mais celle de la douleur et de l'espoir qui ne s'éteint jamais. »

Le Marquis se tu à nouveau et ferma les yeux. Tout son corps se balançait imperceptiblement et ses lèvres scandaient une incantation muette. Puis il posa son regard sur C'hwipper qui, tout le long du récit avait froncé les sourcils comme s'il cherchait sans y parvenir à élucider une énigme qui le dépassait. Plusieurs fois celui-ci avait parut près à interrompre le Marquis mais s'était ravisé.

« Mais... toi ? Finit-il par demander, où étais tu ? N'ont ils pas cherché à te tuer ?


- Ils n'y ont pas même pensé, répond le Marquis en riant de l'air médusé de l'adolescent... moi, j'étais là, s'empresse t-il d'ajouter avant que C'hwipper ne le crible de questions. »

De son doigt il a désigné une portion de la grille à moitié dissimulée par le lierre. C'hwipper écarte les feuilles et les brindilles et s'approche de l'endroit indiqué pour y déchiffrer les motifs. Un vieillard noir y est représenté, emmitouflé dans des bandes de tissus. Il semble assis sur des cordages à l'avant d'un bateau, le dos tourné à la proue et le regard plongeant sur le pont ; imperturbable malgré les vagues de fer qui s'élancent au dessus de lui.

# Posté le dimanche 04 octobre 2009 06:42

La fillette aux ombres.

La fillette est assise par terre, le visage grave. Ses mains sont posées sur ses tempes et ses yeux perdus dans le vague ont un éclat trop froid tandis que ses lèvres prennent par instant une moue haineuse.

Les graviers crissent, fuient sous les pas de l'ombre ; l'ombre qui court.
L'ombre sans visage qui se moque de nous ; qui court.
L'ombre sans haleine, qui n'a pas de souffle à épuiser ; qui court.
L'ombre qui n'a pas d'amour parce qu'il n'en existe pas ; qui court.

Et court encore.
Et encore.
Encore.

Elle court vers l'homme, celui qui à les yeux trop pâles.
Il ne la voit pas, il lui tourne le dos.
L'ombre lui saute au coup, l'ombre l'embrasse.

Un baiser noir. Un baiser froid.
Un baiser pour Maman, un baiser pour Papa, un autre pour tante Hélène et un autre pour le chat...


Encore un effort, ne t'étouffe pas déjà.

Un baiser pour le voisin, un baiser pour le petit frère, un baiser pour le barbier et un pour le marchand...

Les yeux bleus s'accrochent au vide, ne lâche pas prise, homme sans destin.

Un baiser pour le Prince, un baiser pour grand mère, un autre pour le glacier...

L'ombre l'aspire et l'homme se tait.
Il se tait parce qu'il sait.
Il voudrait fermer les yeux, ne plus voir le noir qui enfle, mais il ne peut pas.
Il ne peut plus faire semblant : l'ombre est là.
L'ombre lui murmure des mots à l'oreille, des mots qui le font frissonner.
Des mots qu'on ne peut pas répéter.
Des mots qui n'ont pas de sens quand l'espoir est encore là.
Mais l'homme aux yeux trop pâles n'a plus d'espoir et sans espoir on peut comprendre le sens des mots.
L'ombre le sait et elle lui parle.
Et lui, l'homme qui ne veut pas entendre, entend et pour la première fois il comprend.

Un baiser pour la fiancée, un baiser pour le professeur, un baiser pour oncle Jean et un baiser pour...


« Agalia ! »

Moi.


« Agalia ! »

C'hwipper saisit la fillette par le bras et l'entraine à sa suite dans une course folle jusqu'à la grille du domaine. Sa jupe de poupée vole autour de ses jambes blanches et les nattes, sur son chemisier blanc, battent la cadence. C'hwipper s'arrête enfin et pose un baiser sur le front blanc de l'enfant qui aussitôt se prend à sourire.

# Posté le samedi 12 septembre 2009 12:43

Où on en revient au point de départ.

Où on en revient au point de départ.
C'hwipper à une moue boudeuse et il s'apprête à questionner encore le Marquis lorsque le Conteur fait irruption dans la pièce et d'une bourrade prend sa place sur le fauteuil. Il regarde en riant l'adolescent puis ébouriffe ses cheveux.

« Tu as beau être un chapardeur d'ivresse et avoir autant de siècle que d'éclat de rire, tu es bien le plus fieffé écervelé que je connaisse ! Et vous aussi, visiteurs inappliqués qui ne savez pas plus voir qu'écouter ! Quoi, vous posez des questions quand les réponses ont été bâties devant vos yeux béants ? C'hwipper, moineau étourdis, ne t'ais-je jamais fais remarquer qu'il y avait, forgées sur la grille impassible qui chancelle au devant du domaine, des scènes arrachées à une ancienne histoire ? Une légende qui appartient seule au Marquis, certes, mais qui, puisqu'il en a entamé la narration, ne peut plus se satisfaire à présent d'un silence énigmatique, n'est-ce pas, cher Marquis ? »

Le conteur lève son visage couvert d'une indélébile couche de poussière vers le Marquis. Celui-ci un instant a froncé les sourcils et parut sur le point de céder à une brusque colère mais elle se dissipe et un étrange sourire flotte désormais sur ses lèvres tandis qu'il donne son assentiment. Le Conteur qui a eu un mouvement de recul et de peur se tourne de nouveau vers C'hwipper et part d'un éclat de rire joyeux.

« Et bien, bougre de paresseux, qu'attends tu ? »

Comme s'il n'attendait que cette ultime autorisation, C'hwipper bondit sur ses jambes et se précipitent dans les escaliers tortueux du château. Bientôt, ses pas et ses cris résonne dans l'air douceâtre de la fin d'après-midi. Les deux hommes, restés seuls, le suivent des yeux jusque à la grille du parc et leur regard brille d'un même éclat indéfinissable ; l'éclat cuivré des souvenirs.

« Alors Conteur, les routes deviennent trop cahoteuses pour tes vieux os que te voilà déjà rentré ? »

Le Conteur s'apprête à répondre mais déjà le Marquis a disparut dans l'entrebâillement de la porte, le laissant seul à marmonner et à s'insurger.

# Posté le samedi 12 septembre 2009 10:36